Reflexion sur les navets au cinema, le Turnip Prize et pourquoi chaque mauvais film merite d’etre vu. Inspire par Gilles Jacob.
Sommaire
Qu’est-ce qu’un navet au cinema ?
Le mot navet est specifiquement francais — aucune autre langue n’utilise un legume pour designer un mauvais film. En anglais, on dit « turkey » (une dinde) ou « stinker » (un puant). En russe, on dit « khaltoura » (un travail bacle). Mais aucun de ces termes n’a la saveur du navet francais, qui evoque a la fois la fadeur du legume et la tristesse de la deception.
Un vrai navet se reconnait a plusieurs signes infaillibles :
- Un budget disproportionne par rapport au resultat (plus c’est cher, plus le navet est savoureux)
- Des acteurs celebres visiblement genes d’etre la
- Un scenario qui defie toute logique narrative
- Des effets speciaux qui font rire au lieu d’impressionner
- Un message pretentieux qui masque le vide du propos
Le Turnip Prize : le genie de l’anti-art
Le Turnip Prize est une parodie britannique du Turner Prize — le prix d’art contemporain le plus prestigieux (et le plus controverse) du Royaume-Uni. Cree en 1999 par un patron de pub du Somerset, il recompense l’oeuvre d’art qui a demande le moins d’effort possible.
Les laureats sont magnifiques d’absurdite :
- Un crayon plante dans du beurre (intitule « Butter Pencil »)
- Un pois sur un tambour (« Drum and Bass »)
- Un oeuf sur une chaise (titre non communique)
C’est du genie comique a l’etat pur — et une critique devastatrice d’un monde de l’art contemporain qui confond parfois provocation et creation.
Les plus beaux navets de l’histoire
Voici mon palmares personnel des plus beaux navets cinematographiques :
- The Room (Tommy Wiseau, 2003) — le navet ultime, si mauvais qu’il est devenu culte. Wiseau a finance, ecrit, realise et joue dans ce film dont chaque scene est un chef-d’oeuvre d’incompetence
- Catwoman (Pitof, 2004) — un realisateur francais, un budget de 100 millions, Halle Berry en combinaison de cuir. Resultat : le film le plus risible de la decennie
- Battlefield Earth (Roger Christian, 2000) — John Travolta en alien dreadlocke. Aucun commentaire supplementaire necessaire
En Russie sovietique, les navets avaient un charme particulier. Les films de propagande des annees 50, avec leurs kolkhoziens souriants et leurs plans quinquennaux triomphants, sont devenus des navets cultes — non pour leur message, mais pour leur sincerite absurde. On les regarde aujourd’hui avec un melange de nostalgie et d’hilarite.
Le droit au navet
En definitive, il faut defendre le droit au navet. Un cinema qui ne produirait que des chefs-d’oeuvre serait un cinema sterile. Les navets nous rappellent que l’art est un risque — et que prendre des risques signifie parfois echouer spectaculairement. C’est dans ces echecs que se revele la nature veritable du cinema : un art populaire, imparfait, glorieusement humain.
Et puis, avouns-le : il y a peu de plaisirs aussi jouissifs que de regarder un navet entre amis, avec du popcorn et un sens aigu du sarcasme. C’est un art en soi.