L’equilibriste du piano
Elle s’elance, saute et… s’immobilise en equilibre au-dessus du vide. Le fil qui la maintient est si fin… mais elle avance, en respectant la trajectoire sinueuse dont elle seule connait la destination - et on a tres peur qu’elle ne s’interrompe, engloutie par le ciel etoile, et que l’on reste a jamais orphelin a l’envers - sachant d’ou l’on vient, mais ignorant ou l’on va.
On se tient droit sur sa chaise en essayant de ne pas trop bouger, on serre les mains tres fort, comme si, en le faisant, on allait la maintenir sur son fil - et on prie pour que la toux, cette traitre, ne vienne pas gratter notre gorge. Un spectacle de saltimbanque ? Non. Une sonate de Mozart sous les doigts de Grigory Sokolov, au Theatre des Champs-Elysees.
Un pianiste hors du commun
Longtemps reste loin des feux de la rampe - au sens propre, il salue toujours en restant derriere son piano, en toute modestie ; au sens figure, car les medias lui preferent souvent des pianistes plus jeunes, plus beaux, plus outrageusement voyants -, Grigory Sokolov est l’un des plus grands pianistes du monde.
Au-dela de sa technique epoustouflante, ce sont surtout ses interpretations toujours tres subjectives des oeuvres classiques qui lui valent cette reputation. Derriere chaque theme, chaque mesure, chaque note, chaque instant meme - il y a une pensee. “Que suis-je en train de dire ? Est-ce que ce que je dis est ce que j’entendais dire ?”
Deux metaphores pour les non-melomanes :
Imaginez, tout d’abord, un tres grand danseur - Baryshnikov, ou parmi nos contemporains, Kader Belarbi. Imaginez-le a presque soixante ans, avec un bagage de reflexions sur la danse et une vraie vision de l’art. Mais “si la jeunesse savait, si la vieillesse pouvait” - les contraintes d’un corps devenu trop vieux ne lui permettront pas de realiser ce qu’il veut dire. Dans la musique classique, cette barriere est levee. Avec l’age, Grigory Sokolov n’a rien perdu de sa technique, tandis que ses interpretations ont gagne en profondeur.
Deuxieme metaphore : imaginez que le pianiste est un metteur en scene, et que la sonate qu’il joue est un film. Il decide que Rose sera brune aux yeux noirs, que le paquebot n’ira plus aux Etats-Unis mais en Amerique latine, que l’histoire n’aura plus lieu au XXe siecle mais a l’epoque de Christophe Colomb. C’est exactement ce que fait un vrai interprete avec une oeuvre musicale. Les interpretations de Sokolov sont a la musique ce que les films d’Antonioni furent a la realite : une revelation.
Sokolov joue Mozart
Au programme, deux sonates de Mozart : la sonate n° 2 en fa majeur K. 280 et la sonate n° 12 en fa majeur K. 332. C’etait la premiere fois que j’entendais Sokolov jouer Mozart. Je crois que je vais devoir jeter mon coffret de 99 CD de Mozart - car toutes les interpretations me paraitront maintenant plates et pales.
En ecoutant Sokolov jouer Mozart, on a l’impression de lire un livre, on devine presque l’histoire, on rit, on s’etonne de certains choix. — Une Russe a Paris
Pour ma part, j’avais joue la sonate n° 12, et c’est etonnant de voir Sokolov remplacer les marcati par des staccati, de se poser sur certaines notes un dixieme de seconde de plus - et ca change tout !
Les sonates de Beethoven
Puis deux sonates de Beethoven : la sonate n° 2 en la majeur op. 2 et la sonate n° 13 en mi bemol majeur op. 27 n° 1 “Quasi una fantasia”.
Curieusement, les sonates de Beethoven font naitre dans l’esprit des tableaux de cinema - dont la scene sous la pluie de Match Point. Pour une raison inconnue, le Match Point facon Sokolov se situe pour moi sur un terrain de golf, pas de tennis - les passages de Beethoven dans la sonate n° 2 ressemblent beaucoup plus au roulement d’une balle de golf qu’aux rebondissements d’une balle de tennis.
Peu a peu, on associe chaque theme a un personnage, on imagine les dialogues… Pensez-vous que je suis en train de devenir folle ? C’est que vous n’avez jamais entendu jouer Sokolov.
L’ovation et les bis
A la fin : une ovation (mais lui arrive-t-il de recevoir un accueil different ?), et six bis :
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Chopin : Prelude en mi mineur “Suffocation” Op. 28 No. 4
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Chopin : Prelude n° 9 en mi majeur, Largo
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Chopin : Prelude en re mineur “Storm” Op. 28 No. 24
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Deux autres preludes de Chopin
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Un prelude de Scriabine
Il sait, malin, que le public n’attend que du Chopin - personne ne joue Chopin comme lui ! Ah, le jeu eternel des melomanes : deviner les morceaux bisses !
L’heritage de Sokolov
Grigory Sokolov continue de se produire exclusivement en recital solo, refusant depuis 2000 tout concert avec orchestre. A plus de 75 ans, il reste l’un des pianistes les plus demandes au monde, avec des salles qui se remplissent en quelques heures. Ses passages annuels au Theatre des Champs-Elysees sont devenus un rendez-vous incontournable pour les melomanes parisiens.
Tres discret mediatiquement, il laisse parler uniquement sa musique. Ses enregistrements chez Deutsche Grammophon et Naive sont des references absolues, notamment ses Chopin, ses Schubert et ses Bach.
| Critere | Detail |
|---|---|
| Pianiste | Grigory Sokolov (ne en 1950, Leningrad) |
| Lieu | Theatre des Champs-Elysees, Paris |
| Programme | Mozart (K. 280, K. 332) + Beethoven (op. 2 n°2, op. 27 n°1) |
| Bis | 5 preludes de Chopin + 1 prelude de Scriabine |
| Note | ★★★★★ (5/5) |
Sokolov : le plus grand pianiste vivant ?
Grigory Sokolov est considere par beaucoup de critiques comme le plus grand pianiste vivant. C’est un titre qu’il ne revendique jamais — Sokolov est un homme d’une modestie absolue, qui refuse les interviews, ne sort pratiquement pas de disques, et ne joue que des recitals en solo. Pas de concertos, pas de musique de chambre, pas d’orchestres — juste un homme, un piano, et le public.
Son rapport au piano est quasi mystique. Il arrive sur scene, s’assoit, ferme les yeux — et le monde s’arrete. Les premieres notes sont a peine audibles, comme un murmure. Puis la musique monte, enfle, explose — et retombe dans le silence. C’est une experience que les mots peinent a decrire.
Mozart et Beethoven sous ses doigts
Le programme de ce recital — Mozart et Beethoven — est le territoire de predilection de Sokolov. Son Mozart est d’une transparence cristalline, chaque note distincte, chaque phrase respiree avec une naturalite qui fait oublier l’enorme travail technique sous-jacent. Son Beethoven est plus tenebreux, plus dramatique — on entend le destin frapper a la porte, comme dans la Cinquieme Symphonie.
Ce qui distingue Sokolov de tous les autres pianistes, c’est son rapport au temps. Il ne joue pas vite — il prend le temps que la musique exige. Un passage que d’autres expedient en trente secondes, il le deploie en une minute, revele chaque harmonie cachee, chaque modulation subtile. C’est frustrant pour les impatients — et revelateur pour ceux qui savent ecouter.
Le Theatre des Champs-Elysees : un ecrin parfait
Le Theatre des Champs-Elysees est la salle ideale pour un recital de Sokolov. L’acoustique est remarquable — assez seche pour la clarte, assez chaleureuse pour la resonance. Et la salle Art Deco de 1913, avec ses reliefs de Bourdelle et ses fresques de Maurice Denis, ajoute une dimension visuelle qui enrichit l’experience musicale.
Sokolov donne generalement deux ou trois recitals a Paris chaque saison. Les billets partent en quelques heures — preuve que la musique classique a encore un public passionne et fidele. Si vous avez la chance d’en obtenir un, n’hesitez pas : c’est une experience inoubliable.