Un Indiana Jones de la litterature russe
Un etranger qui avoue modestement avoir lu Le Docteur Jivago « en manuscrit avant sa publication » est un prodige. Car ces quelques mots suffisent pour inspirer a n’importe quel Russe une admiration profonde. Rares furent les etrangers a avoir souleve le rideau de fer qui separait l’URSS du reste du monde dans les annees 1950. Plus rares encore furent ceux a qui un manuscrit avait pu etre confie avant sa publication.
Tel un Indiana Jones de la litterature, Georges Nivat decouvre les tresors ensevelis de la langue russe jalousement gardes par les difficultes de la grammaire, les epreuves de l’orthographe, les enigmes de la poesie et les griffes de la censure.
La langue russe selon Georges Nivat
Le russe a ceci de particulier qu’il touche aux concepts les plus profonds et a la facon dont s’articule la pensee russe comme aucune autre langue ne le fait pour sa propre culture. Georges Nivat parle de la « sobornost » (la nature conciliaire de l’Eglise et sa capacite a surmonter l’individuel tout en respectant la liberte de chaque personne), et ajoute que le mot « paysan » en russe (« krestyanin ») ne provient pas de la racine « payen » comme en francais, mais du mot « chretien ».
Quelle lumiere cette remarque lapidaire projette sur le concept de la sobornost ! Cette richesse linguistique illustre l’importance des relations culturelles franco-russes dans la comprehension mutuelle des deux civilisations. De rencontre en rencontre, Nivat finit par tomber dans le chaudron slave ou, « filant et tissant sans cesse les vocables », bouillonnait la langue russe.
Le livre : entre memoires et etude
Articule en treize parties, le livre aborde a la fois des sujets transversaux (les lieux, les mythes, l’orthodoxie, la nostalgie sovietique…) et des phenomenes culturels precis (des ecrivains, des peintres ou encore des cineastes) pour se terminer par une des questions les plus actuelles : « Quelle Europe ? ».
Le resultat est une « autobiographie intellectuelle » : ni etude universitaire (bien qu’il en possede la methode et la profondeur), ni memoires (bien que la vie de Nivat transparaisse en filigrane). Un curieux melange d’amour et d’erudition qui constitue peut-etre le chemin le plus juste vers la decouverte de l’ame russe. Pour approfondir la civilisation russe sous tous ses aspects, ce livre reste une reference incontournable.
Un ouvrage exigeant
Vivre en russe est un livre exigeant — trop peut-etre pour ceux qui ne sont pas deja familiers avec la litterature russe. Ceux qui ne font que commencer leur voyage dans la culture russe auront raison de lui preferer l’excellent Les sites de la memoire russe, dirige egalement par Georges Nivat et plus accessible au grand public.
Pour ceux qui souhaitent d’abord decouvrir la Russie par le voyage avant de plonger dans les textes, il est peut-etre preferable de commencer par arpenter les lieux que Nivat decrit avec tant de passion dans son livre : Moscou, Saint-Petersbourg, les monasteres du Nord…

Informations sur le livre

| Information | Details |
|---|---|
| **Livre** | Vivre en russe |
| **Auteur** | Georges Nivat |
| **Editeur** | L'Age d'Homme |
| **Collection** | Trilogie russe (tome 3) |
| **Theme** | Langue russe, culture, litterature |
| **Note** | ★★★★☆ (4/5) |
Georges Nivat : le grand slaviste francais
Georges Nivat est probablement le plus grand specialiste francais de la Russie vivant. Professeur a l’universite de Geneve, traducteur de Soljenitsyne, auteur d’une oeuvre immense sur la litterature et la civilisation russes, il a consacre sa vie a construire un pont entre la France et la Russie.
Son autobiographie Vivre en russe est un livre inclassable — a la fois memoires d’un slaviste, recit de voyage intellectuel, et declaration d’amour a un pays et a une culture. Nivat raconte comment il a decouvert la Russie dans les annees 1950, comment il est devenu l’ami de Soljenitsyne, comment il a traverse les decennies de Guerre froide en gardant les yeux ouverts et le coeur disponible.
Pourquoi ce livre compte pour une Russe
En tant que Russe vivant en France, lire Nivat est une experience etrange et precieuse. C’est voir ma propre culture a travers les yeux d’un etranger — un etranger qui la connait parfois mieux que moi. Nivat a lu Dostoievski en russe, a traverse la Siberie en train, a discute avec des dissidents dans les cuisines moscovites. Son regard sur la Russie est a la fois exterieur et intime — exactement comme le mien sur la France.
Ce qui m’a le plus touchee dans ce livre, c’est l’humilite de Nivat face a la culture russe. Il ne pretend pas tout comprendre — il avoue ses etonnements, ses incomprehensions, ses decouvertes tardives. C’est la marque d’un vrai savant : savoir qu’on ne sait pas, et continuer a chercher.
La Russie vue par les Francais
Le regard francais sur la Russie a toujours oscille entre fascination et mefiance. De Custine a Nivat, en passant par Dumas et Gautier, les ecrivains francais qui ont voyage en Russie ont ete seduits par la demesure du pays, ses paysages, sa culture — et effrayes par son autocratie, sa violence, son etrangete.
Nivat echappe a ces cliches parce qu’il a pris le temps d’apprendre la langue, de lire les textes, de vivre parmi les Russes. Son livre est la preuve qu’on peut comprendre une culture etrangere — a condition d’y consacrer une vie entiere. Pour approfondir votre connaissance de la langue et la culture russe, le site Langue Russe propose d’excellentes ressources.